Maurice Chappaz devant la maison de Gustave Roud en 1997, photo Alain Burki
A Daniel Maggetti, directeur émérite du Centre des littératures en Suisse romande de 2003 à juillet2026
Le journal intime d’un pays
Il existe en Suisse une littérature francophone du vingtième siècle très riche et spécifique : c’est la littérature dite « romande » (1). Elle s’est transformée aujourd’hui en quelque chose de plus cosmopolite. Elle est moins centrée sur cette « austérité » attribuée bien à tort à un certain protestantisme et de laquelle Jacques Chessex, le dernier représentant aujourd’hui disparu, en avait exploité la thématique. Cette littérature contemporaine est devenue le miroir d’une société certes affranchie, mais qui se cherche toujours et ne sait plus très bien où investir son espérance.
C’est pourquoi, avant de tourner définitivement la page d’un temps révolu, cette littérature « romande » peut nous aider à mieux comprendre d’où nous venons : quels étaient les grands enjeux d’une époque en pleine mutation, au sortir de la deuxième guerre mondiale. Ainsi ce « Journal intime d’un pays » de l’écrivain valaisan Maurice Chappaz (1916-2009) que nous vous proposons de lire et de relire, afin de mieux comprendre l’immense engagement de ce poète dans son temps.
Cet épais volume, édité par la revue française CONFERENCE en janvier 2011, compte 1213 pages. Il a été réalisé et soigneusement annoté par Pierre-François Mettan et il est précédé d’une préface de Christophe Carraud, éditeur. Cet ouvrage comprend un large éventail d’articles publiés entre 1944 et 2007 dans des journaux ou des périodiques (plus de deux cents !) par Maurice Chappaz. Il ne conservait en principe ni les manuscrits de ses propres articles, ni les coupures de journaux, n’ayant jamais eu à sa disposition une secrétaire pour gérer l’aspect administratif et archivistique de son immense production, ainsi que sa correspondance avec ses amis et ses éditeurs. De plus, Chappaz ne pratiquait que l’écriture manuscrite (remarquable par ailleurs sur le plan graphologique) et les quelques tapuscrits d’articles conservés par lui ont été dactylographiés par d’autres mains bénévoles. Il est intéressant aussi de relever d’emblée que près de la moitié de ces articles écrits ont été repris plus tard en volumes par Chappaz. C’était sa méthode. Ainsi, les poèmes pré-publiés en revue ne sont en principe pas corrigés pour la publication définitive. Entre 1956 et 1982, ce ne sont pas moins de quarante-cinq poèmes ou proses d’ « A rire et à mourir » qui, par exemple, ont précédé la publication en livre (2) :
Je ris pour ne pas pleurer.
Tous ces poèmes qui ne dureront pas sont des giclées de printemps. De ces dix ou douze dernières grandes nuits de l’année. Le désespoir et le désir, avec leurs rémissions et leurs fraîcheurs, m’ont jeté toujours aux portes et aux routes dès qu’elle s’éveille en moi cette terrible saison plus douloureuse qu’heureuse.
Mars passera derrière les granges, juin derrière l’homme, avril, mai parmi les bêtes.
Je publie ce rien pour aller plus loin.
Il y a un soleil qui lèche la neige de ces soi-disant poèmes, mais il y a aussi une grande neige ni bleue ni blanche qui est la mort.
Or, depuis qu’ils sont écrits, avant que je les donne aux inconnus, je suis atteint par ce qu’elle est, cette neige, par son avalanche soudaine, son abîme dans ma vie et une étrange lumière qu’elle apporte aussi.
(Op. cit., volume 1, p.19, Nouvel An 1983)
Maurice Chappaz, s’il n’a jamais renié son enracinement dans la religion catholique, ni sa proximité permanente avec le sacré, (des découvertes faites alors qu’il accomplissait ses études classiques au Collège de l’Abbaye de Saint-Maurice, de 1928 à 1937) a toujours été extrêmement ouvert au vent du large et aux autres religions orientales en particulier. Un seul petit exemple à ce sujet : lorsque nous préparions une réédition de « Vocation des fleuves » (3), après plusieurs versions et remaniements successifs, j’étais allé le trouver à l’Abbaye du Châble, afin d’obtenir son « bon à tirer » définitif. Il mettait à ce moment-là une dernière main à cette sorte de testament spirituel intitulé : « Evangile selon Judas » (4). Il me disait : « Judas et Jésus remontent en moi ». Ce jour-là, nous avions longuement parlé de la pensée et de l’œuvre de Karl Barth, ce dogmaticien bâlois dont il découvrait à la fois l’ampleur et la modernité.
Certes, présenter l’œuvre « journalistique » complète de Chappaz dans la brièveté de cette chronique n’est guère possible. C’est cependant dans ces articles et ces « Avant-textes » que l’écrivain se livre dans sa totalité foisonnante et féconde. Extraordinaire diversité des sujets traités, certains sur commande … (il fallait bien subvenir aux besoins matériels de sa famille), mais tous, sans exception, baignés et éclairés par une poésie vraie dont le bruissement est partout encore perceptible. Une poésie qui célèbre la beauté du monde, mais qui s’engage aussi pour le défendre, bien avant que l’on ne parle de développement durable, d’écologie et d’environnement menacé (5).
Dans une préface très dense, sous le titre : « Destination des livres », Christophe Carraud, le directeur de cette publication, auteur lui-même d’une bio-bibliographie consacrée à Maurice Chappaz dans la célèbre collection « Poètes d’aujourd’hui » aux Editions Seghers (2005), s’interroge :
Qu’est-ce que Chappaz confie aux journaux où il écrit ? La même chose qu’aux livres, avec la même bigarrure. Des poèmes, des notes de voyage, des colères, des polémiques, des reportages, des proses ciselées, des éclats bruts, et tous les styles et tous les tons. Avide de tous les objets, liés à eux par une évidence première : on dirait que ne s’est pas faite en lui la coupure qui sépare depuis le romantisme les écrivains et la vie.
Il y a en effet, comme le souligne Christophe Carraud, une sorte de « naturalité » chez Chappaz, aujourd’hui infiniment salutaire. Une naturalité sensible aux plantes, aux animaux, c’est-à-dire prophétique.
Relevons enfin l’immense travail de mise en forme des textes, des tableaux chronologiques, ainsi que le précieux appareil de notes, autant d’éléments qui confèrent à cette publication préparée par Pierre-François Mettan, professeur au Collège de Saint-Maurice, une qualité absolument remarquable.
André Durussel
¹La Romandie, un pays ou une abstraction ? Dans : « Journal intime d’un pays », 1er juin 1983, p. 883 à 888
²A rire et à mourir, poèmes I et poèmes II. Editions Bertil Galland, Vevey 1893, 241 p., puis Empreintes, Lausanne, 1995 et 1996 et rééd. Fata Morgana, 3 volumes, 2006
³Vocation des fleuves. Editions générales, 1969, puis tirage hors commerce pour la revue ESPACES (1997), puis Editions La Joie de lire, Genève 1998, 127p. et réédition Fata Morgana, 2003
⁴Evangile selon Judas. Récit. Editions Gallimard, 2001, 170 p.
⁵Les Maquereaux des cimes blanches. Edit. Bertil Galland, Vevey 1976. Réédition aux Editions Zoé, 1984, puis 1994.