André Durussel

La Pomme, No 6, été 2014¹
Les oubliés de l’Histoire (Chronique littéraire)

Claudio Magris, un nouveau Monteverdi de la littérature européenne ?

Quelques notes de lecture à propos de  » Microcosmes « , L’Arpenteur, Gallimard, 1998.

Les témoins du temps, chez Claudio Magris, écrivain né à Trieste en 1939, sont pour la plupart des oubliés de l’Histoire. Mais ils sont tellement chargés de poésie que Microcosmes devient, par eux et grâce à eux, un somptueux voyage initiatique, une sorte de  » Terre où j’ai vécu  » comparable, par certains aspects, à celle que publiait René Burnand chez Victor Attinger en 1930. Claudio Magris a reçu, en date du 16 février 2010 à Lausanne, le Prix européen de l’essai Charles Veillon.

L’on entre dans ce livre sur la pointe des pieds et l’on est d’emblée subjugué par la qualité des descriptions, par la puissance de ces évocations où la grandeur se dissimule dans la fragilité de ces petits destins. Une fois encore, écrit Magris, la poésie dit l’absence, quelque chose ou quelqu’un qui n’est plus là. Et c’est précisément l’histoire de ce quelqu’un à travers les lieux où il a vécu (Trieste, l’Adriatique, le Tyrol par exemple) qui va constituer la trame de Microcosmes. Une histoire contemporaine, certes, mais à laquelle se mêlent d’autres strates, celles des générations disparues. Ces  » temps condensés « , donnés par neuf noms de lieux qui constituent les titres des chapitres, échappent ainsi à toute classification. Ce livre n’est pas une autobiographie, ni un journal de voyage, ni un roman à clef ou un essai historique, comme  » Le Mythe et l’Empire  » publié aux mêmes Editions en 1991, mais bien un voyage initiatique, comme on l’a dit plus haut, un véritable retour aux sources culturelles d’une Europe des confins balkaniques, nourrie de références germaniques et latines.

Dans  » La Voûte « , l’ultime et bref chapitre qui fait suite à  » Jardin public  » – ce récit mythique du Jardin originel, qui est à la fois promesse, mais aussi cimetière de la vraie vie (p.249) – on voit un certain M. Voliotis pénétrer ensuite dans l’église du Sacré-Cœur de Trieste, à la Via del Ronco. Là, presque agonisant, dans une extraordinaire et lumineuse vision, il va accomplir à son tour ce saut dans la mort :

Là où finissait le ciel d’or et où commençait le ciel bleu, deux grands anges tenaient au bout de leurs bras levés deux cercles de feu, sur lesquels était écrit quelque chose en latin.

Il fallait sauter à travers ces cercles, et leurs langues de feu, pour plonger dans la mer. Lui ne voulait pas, il s’agrippait à la colonne, serrant et émiettant des feuilles toutes mouillées dont il ne comprenait pas comment elles se trouvaient là sur le sol. Saute, lui disait-on, mais lui reculait.  » Tu verras, ce n’est rien « , mais cette fois c’était une autre voix, ou plutôt deux voix, presque identiques à la sienne, celles des fils, qui avaient rempli la maison, les jours, la vie, et elles lui disaient de ne pas avoir peur.

« Microcosmes » a été traduit de l’italien par Jean et Marie-Noëlle Pastureau. C’est un livre magnifique.

André Durussel

¹La Pomme était le bulletin périodique de la Fondation « Archives vivantes » rédigé par Eric Nusslé. ISSN 2296-4673